Publié le 26 Janvier 2010

Comme ce texte date de 1985,on ne pourra pas dire qu'il manque de recul,par rapport à l'actualité ou l'air du temps.
Comme Braudel revisita la France en 3 tomes,cet interview au journal Le Monde,résume bien l'essentiel.
En fin d'article,on trouvera d'autres pistes de réflexion.

http://www.hansen-love.com/ext/http://luette.free.fr/spip/spip.php?article121
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Je crois que le thème de l’identité française s’impose à tout le monde, qu’on soit de gauche, de droite ou du centre, de l’extrême gauche ou de l’extrême droite.
C’est un problème qui se pose à tous les Français.
D’ailleurs, à chaque instant, la France vivante se retourne vers l’histoire et vers son passé pour avoir des renseignements sur elle-même.
Renseignements qu’elle accepte ou qu’elle n’accepte pas, qu’elle transforme ou auxquels elle se résigne.
Mais, enfin, c’est une interrogation pour tout le monde.

II ne s’agit donc pas d’une identité de la France qui puisse être opposée à la droite ou à la gauche.
Pour un historien, il y a une identité de la France à rechercher avec les erreurs et les succès possibles, mais en dehors de toute position politique partisane.
Je ne veux pas qu’on s’amuse avec l’identité.

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Vous me demandez s’il est possible d’en donner une définition. Oui, à condition qu’elle laisse place à toutes les interprétations, à toutes les interventions.
Pour moi, l’identité de la France est incompréhensible si on ne la replace pas dans la suite des événements de son passé, car le passé intervient dans le présent, le "brûle".

C’est justement cet accord du temps présent avec le temps passé qui représenterait pour moi l’identité parfaite, laquelle n’existe pas.
 Le passé, c’est une série d’expériences, de réalités bien antérieures à vous et moi, mais qui existeront encore dans dix, vingt, trente ans ou même beaucoup plus tard.
Le problème pratique de l’identité dans la vie actuelle, c’est donc l’accord ou le désaccord avec des réalités profondes, le fait d’être attentif, ou pas, à ces réalités profondes et d’avoir ou non une politique qui en tient compte, essaie de modifier ce qui est modifiable, de conserver ce qui doit l’être.
C’est une réflexion attentive sur ce qui existe au préalable. Construire l’identité française au gré des fantasmes, des opinions politiques, ça je suis tout à fait contre.

braudel--ph.jpgLe premier point important, décisif, c’est l’unité de la France.
 Comme on dit au temps de la Révolution, la République est "une et indivisible".
Et on devrait dire : la France une et indivisible.
Or, de plus en plus, on dit, en contradiction avec cette constatation profonde : la France est divisible.
C’est un jeu de mots, mais qui me semble dangereux.
Parce que la France, ce sont des France différentes qui ont été cousues ensemble.
Michelet disait : c’est la France française, c’est-à-dire la France autour de Paris, qui a fini par s’imposer aux différentes France qui, aujourd’hui, constituent l’espace de l’Hexagone.

La France a dépensé le meilleur de ses forces vives à se constituer comme une unité ; elle est en cela comparable à toutes les autres nations du monde.
L’oeuvre de la royauté française est une oeuvre de longue haleine pour incorporer à la France des provinces qui pouvaient pencher de notre côté mais avaient aussi des raisons de ne pas désirer être incorporées au royaume.
Même la Lorraine en 1766 n’est pas contente de devenir française. Et que dire alors des pays de la France méridionale : ils ont été amenés dans le giron français par la force et ensuite par l’habitude.

II y a donc dans l’identité de la France ce besoin de concentration, de centralisation, contre lequel il est dangereux d’agir.
Ce qui vous suggère que je ne vois pas la décentralisation d’un oeil tout à fait favorable.
Je ne la crois d’ailleurs pas facile.
Je crois que le pouvoir central est tel que, à chaque instant, il peut ramener les régions qui seraient trop égoïstes, trop soucieuses d’elles-mêmes, dans le sens de l’intérêt général. Mais c’est un gros problème.

La seconde chose que je peux vous indiquer, c’est que, dans sa vie économique, de façon curieuse, depuis la première modernité, la France n’a pas su réaliser sa prospérité économique d’ensemble.
Elle est toujours en retard, pour son industrialisation, son commerce.
Cela pose un problème d’ordre général.
Et d’actualité, si cette tendance est toujours valable.
 Comme si, quel que soit le gouvernement, la France était rétive à une direction d’ordre étatique.

Or la seule raison que je vois qui soit une raison permanente est que l’encadrement capitaliste de la France a toujours été mauvais. Je ne fais pas l’éloge du capitalisme.
Mais la France n’a jamais eu les hommes d’affaires qui auraient pu l’entraîner.
Il y a un équipement au sommet, au point de vue capitaliste, qui ne me semble pas parfait.
 Nous ne sommes pas en Hollande, en Allemagne, aux Etats-Unis, au Japon.
Le capitalisme est avant tout, pour moi, une superstructure et cette superstructure ne réussit pas à discipliner le pays jusqu’à sa base.
Tant mieux peut-être ou tant pis, je n’en sais rien.
Mais l’inadéquation de la France à la vie économique du monde est un des traits de son identité.

Dernier trait : la France ne réussit pas au point de vue économique ; elle réussit au point de vue politique de façon limitée parce qu’elle triomphe, précisément, dans ses propres limites.
 Toutes ses sorties en dehors de l’Hexagone se sont terminées de façon malheureuse, mais il y a un triomphe permanent de la vie française, qui est un triomphe culturel, un rayonnement de civilisation.

identite_nationale.jpgL’identité de la France, c’est ce rayonnement plus ou moins brillant, plus ou moins justifié.
 Et ce rayonnement émane toujours de Paris.
Il y a aussi une centralisation très ancienne de la culture française. Bien sûr, il existe bien d’autres conditions :
triomphe de la langue française, des habitudes françaises, des modes françaises, et, aussi, la présence, dans ce carrefour que la France est en Europe, d’un nombre considérable d’étrangers.
Il n’y a pas de civilisation française sans l’accession des étrangers ; c’est comme ça.

Le gros problème dans le monde actuel est de savoir comment la société française réussira ou non à accepter ces tendances et à les défendre si nécessaire ; si vous n’avez pas, par exemple, une politique de rayonnement à l’égard de l’Europe et du monde entier, tant pis pour la culture française.

La langue française est exceptionnellement importante.
La France, c’est la langue française.
Dans la mesure où elle n’est plus prééminente, comme ce fut le cas aux XVIIIe et XIXe siècles, nous sommes dans une crise de la culture française.
Avons-nous les moyens de remonter la pente ?
 Je n’en suis pas sûr, mais j’ai quelque espoir.
 L’empire colonial que nous avons perdu est resté fidèle à la langue française.
C’est vrai aussi des pays de l’Est, de l’Amérique latine.

L’identité française relève-t-elle de nos fantasmes collectifs ?
Il y a des fantasmes et il y a autre chose.
 Si j’ai raison dans ma vision de l’identité française, quels que soient nos pensées, nos fantasmes, il y a une réalité sous-jacente de la culture, de la politique de la société française.
 J’en suis sûr.
 Cette réalité rayonnera ou ne rayonnera pas, mais elle est.
Pour aller plus loin, je vous dirai que la France a devant elle des tâches qu’elle devrait considérer avec attention, avec enthousiasme.
Elle est devenue toute petite, non parce que son génie s’est restreint, mais en raison de la vitesse des transports d’aujourd’hui.
 Dans la mesure où, devenue toute petite, elle cherche à s’étendre, à agripper les régions voisines, elle a un devoir : faire l’Europe.

Elle s’y emploie, mais l’Europe s’est accomplie à un niveau beaucoup trop haut.
Ce qui compte, c’est de faire l’Europe des peuples et non pas celle des patries, des gouvernements ou des affaires.
Et ce ne sera possible que par la générosité et la fraternité.

Cet entretien, publié dans les colonnes du Monde les 24-25 mars 1985, a été réalisé par Michel Kajman

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Commentaire critique :
 http://www.sceren.fr/revuedees/notelecture/200512-02.htm

Dans l’introduction, Jean-Claude Ruano-Borbalan rappelle que « l’identité n’est plus considérée par les chercheurs comme une substance, un attribut immuable de l’individu ou des collectivités.
Tous rappellent avec insistance que l’estime et l’image de soi, les identités communautaires ou politiques s’élaborent, se construisent et s’actualisent sans cesse dans les interactions entre les individus, les groupes et leurs idéologies 
».
Les sociétés contemporaines se caractérisent par une multitude de groupes d’appartenance réels ou symboliques dans lesquels se reconnaissent les individus.
Il en résulte « des stratégies identitaires » par lesquelles le sujet tend à défendre son existence et sa visibilité sociale, son intégration au groupe en même temps qu’il se valorise et cherche sa cohérence.


La première partie de l’ouvrage s’intéresse à l’individu selon trois axes :

– les fondements de l’identité personnelle ;
– l’identité personnelle et les normes sociales ;
– l’identité et la construction de soi.
André Rauch s’intéresse au renversement du rôle et du statut des hommes dans la société suite aux progrès accomplis pour l’égalité des sexes ; il montre que ces progrès ont conduit à des changements dans les rôles sociaux et dans les savoir-faire amoureux.
David Le Breton s’intéresse, quant à lui, à la transformation du sens des tatouages et des piercings.
Marquant l’adhésion à un groupe social bien défini, découlant de rites de passage dans les sociétés traditionnelles, ils tendent à devenir l’expression de démarches individuelles et du choix de chacun.


La deuxième partie est consacrée aux liens entre l’individu et le groupe. Le chapitre sur les cadres de l’appartenance s’intéresse aux classes sociales : un entretien avec Louis Chauvel rappelle que la construction objective de la classe ouvrière a été un processus séculaire et remarque que si les inégalités sociales existent longtemps avant d’être objectivées pour fonder une identité collective, cette identité subsiste bien après que les conditions de départ se sont transformées.
Ainsi, dans les années 1970, on ne cessait d’invoquer la lutte des classes, alors que la croissance favorisait la moyennisation de la société française, et aujourd’hui, alors que les inégalités s’accroissent, on ne cesse de nier l’existence des classes.
Un entretien avec Claude Dubar analyse la construction des identités professionnelles.
Autrefois produites collectivement, elles tendent désormais à être bricolées par les individus en fonction de leurs trajectoires personnelles.
Le chapitre sur les sociabilités primaires comporte, entre autres, un entretien avec Martine Segalen qui s’intéresse à l’héritage familial.
La famille actuelle ne transmet pas seulement un statut et un patrimoine, elle transmet surtout une mémoire et une culture familiale dans lesquelles chacun puise à sa guise, en y privilégiant les liens affectifs et une vision assez rose de la famille.
Alors qu’autrefois la transmission était majoritairement masculine (nom, patrimoine, autorité), les femmes, depuis leur émancipation, y jouent un rôle très fort (soutien de leurs filles quand elles commencent à travailler ou deviennent mères).
Dans le chapitre sur les logiques communautaires, un article porte sur « l’identité juive au miroir de l’histoire » et un autre est consacré à « la passion partisane » dans le football.


La troisième partie élargit le propos à la société et comporte trois chapitres. Dans le chapitre « Cultures et identités », Bernard Formoso rend compte des débats sur l’ethnicité, entre conception essentialiste (l’ethnie se définissant par des critères stables sur un socle culturel immuable) et conception instrumentale (l’ethnie est faite de constructions opportunistes basées sur un choix raisonné au service de la quête d’avantages économiques et politiques).
Jean-Claude Ruano-Borbalan insiste sur le fait que si les valeurs de tolérance et de rationalité se développent dans les pays riches, les valeurs traditionnelles résistent dans les pays pauvres, et rappelle que le processus de création des identités culturelles est permanent.
Le deuxième chapitre s’intéresse à la nation comme cadre identitaire.
On y trouve plusieurs articles intéressants, sur la fabrication culturelle des identités nationales en Europe, sur le rôle des immigrés dans la construction de l’État-nation en France (Gérard Noiriel montre que la dialectique exclusion/inclusion s’est déplacée à la fin du XIXe siècle de l’opposition classes laborieuses/élites à celle entre étrangers et nationaux), sur les fondements de l’identité américaine
et sur « la laïcité face aux affirmations identitaires ».
Un entretien avec Michel Wieviorka s’intéresse à la question de la place prise par les identités culturelles au sein de l’espace public.

Depuis la fin des années 1980, les nouvelles identités issues de l’immigration prennent chez de nombreux jeunes un caractère religieux ou ethnique et on commence alors à se demander ce qu’il faut faire des différences culturelles, les réponses variant de l’assimilationnisme pur et simple au communautarisme.
Le dernier chapitre pose des questions relatives aux conflits et stratégies identitaires et s’intéresse, en particulier, au cas yougoslave et aux sources de l’identité chinoise.

De façon permanente depuis une vingtaine d’années, l’espace politique des démocraties est hanté par les discours identitaires.
La notion d’identité couplée à celle de culture a remporté un énorme succès scientifique et médiatique.
Pourtant leur usage contemporain est ambigu.
 On tend parfois à oublier que l’identité et la culture ne sont ni des traditions ni des mentalités, mais des représentations construites historiquement.

L’intérêt de cet ouvrage est, à partir d’exemples variés, de permettre de faire le point sur ces questions.
On y trouve en outre des « points de repère » qui en trois pages font une synthèse sur un sujet, comme pouvoir, identité et rôles masculins, la jeunesse ou encore croyances et religion.
Les articles sont courts (sept à huit pages) et des entretiens ponctuent le propos.
Un court lexique, une bibliographie organisée et des index complètent l’ouvrage.



Tribalat Rep Islam
http://www.knock-on-wood.net/article-islam-de-france-ou-en-france--43366671.html

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http://www.knock-on-wood.net/article-renaissance-et-mondialisation-37321108.html


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Publié le 26 Janvier 2010

Ce texte est extrait d'un ouvrage à paraître :
 L'état de l'Union 2010.
schumm.jpgRapport Schuman sur l'Europe,
Éditions Lignes de Repères, Paris, mars 2010.

http://robert-schuman.eu

Les relations entre les États européens et le Moyen-Orient

Les relations que les États européens entretiennent avec les États du Moyen-Orient diffèrent évidemment d'un pays à l'autre.
 Elles sont parfois bonnes, souvent tendues, toujours difficiles.

Pour trois raisons.
Tout d'abord, elles restent marquées par le souvenir du colonialisme.
S'il n'a duré que quelques décennies, de l'effondrement de l'Empire ottoman à l'accession des pays de la région à l'indépendance après la deuxième guerre mondiale, il reste gravé dans les mémoires.

Ensuite, les frictions tiennent aussi à l'évolution rapide et profonde des sociétés musulmanes dont l'Occident a tendance à sous-estimer l'ampleur :
 transition démographique, d'abord.
Le contrôle des naissances tend peu à peu à ramener la natalité à des niveaux proches de la moyenne européenne ;
 exode rural et urbanisation ensuite, qui projettent l'individu dans un nouveau cadre moderne, propice à l'épanouissement personnel, mais menaçant les relations d'autorité, ciment de la stabilité sociale ;
émancipation et ascension des femmes.
 La scolarisation féminine atteint en moyenne 50% et la participation des femmes à la vie économique est passée entre 1990 et 2001 de 3% à 19%.
Cette transformation a provoqué une réaction conservatrice et un regain parfois net mais souvent ambigu de conceptions traditionnalistes.
Il en est ainsi du retour en force du port du voile islamique qui, loin d'être un signe de régression, permet au contraire aux femmes, lorsqu'elles sont issues de milieux conservateurs, d'exercer des activités professionnelles, y compris en Arabie Saoudite.

Enfin, le retour du religieux est, lui aussi, facteur de distanciation.
Il se traduit par une pratique plus ostentatoire de la prière et par le respect du jeûne pendant le Ramadan.
En offrant à ses adeptes un ancrage identitaire, la religion apporte une réponse aux générations vaincues et humiliées par les défaites face à Israël.
L'Islam s'est progressivement imposé comme le territoire de la dignité retrouvée.

Par ailleurs, l'impact de l'évolution sociale sur les régimes politiques est resté limité.
Le tableau politique est certes diversifié, mais aucun régime ne peut être qualifié de démocratique.
Les élections sont rarement pluralistes et concurrentielles.
Elles sont administrées par des régimes résolus à en contrôler les résultats à travers des manipulations de la loi électorale, l'interdiction des partis ou des candidats d'opposition, et une combinaison de fraude et de répression.
Résultat : peu de régimes ont une authentique légitimité historique ou démocratique.
Les peuples se soumettent mais n'accordent aucune confiance à leurs gouvernants.

En dernier lieu, les ressources énergétiques constituent, il est vrai, sinon pour l'ensemble de la région, du moins pour les pays du Golfe, un puissant atout ainsi qu'un facteur de stabilité.
Les cinq pays de l'OPEP autour du Golfe persique détiennent les deux tiers des réserves mondiales de pétrole
et fournissent 30% du pétrole consommé.
Les achats croissants de la Chine font d'elle, désormais, un des principaux débouchés du pétrole moyen-oriental, et la région toute entière est peu à peu amenée à regarder vers l'Asie autant que vers l'Occident.
Le problème est d'autant plus réel que la Chine s'abstient de toute intervention politique dans les affaires de la région, un luxe que l'Europe peut difficilement se permettre.
On l'attend en particulier sur trois dossiers :
 le destin du peuple palestinien,
le programme nucléaire iranien,
la lente désintégration du Yémen.


L'Europe face aux enjeux stratégiques du Moyen-Orient

Le conflit israélo-palestinien

Le conflit israélo-palestinien n'a jamais cessé d'être au cœur des rapports entre l'Occident et l'Islam et d'alimenter le ressentiment des États arabes à son égard.
Il a trouvé son plein développement avec la naissance et la montée en puissance d'Israël, perçu comme une création de l'Occident. L'impuissance des États de la région à gagner la guerre comme à faire la paix avec Israël a facilité l'ascension des mouvements islamistes qui se sont réapproprié le discours nationaliste en lui substituant un corpus religieux.
Le conflit israélo-palestinien est le dossier sur lequel la sincérité de l'Occident est jugée.
Le monde arabe lui reproche, en effet, d'avoir toujours fait deux poids et deux mesures.
 Il est présenté comme systématiquement complaisant à l'égard d'Israël à qui on pardonne tout, notamment d'ignorer les résolutions du Conseil de Sécurité, et de développer, en violation de celles-ci, ses colonies de peuplement en Cisjordanie. L'Occident ne passerait rien, en revanche, aux Arabes.
 Attaques souvent fondées mais qui ne tiennent pas suffisamment compte de l'obstacle que constitue, du fait des divisions arabes, la difficulté d'identifier un partenaire de négociations capable d'engager l'ensemble du mouvement palestinien.
Pour qu'une négociation digne de ce nom puisse débuter, deux préalables doivent être satisfaits.

Israël doit renoncer à toute extension de ses colonies en Cisjordanie, ce que son Premier ministre, Benjamin Netanyahou, n'accepte d'envisager que pour une période de dix mois, en excluant les " zones prioritaires " et sans interrompre les chantiers commencés.
Mais l'Autorité Palestinienne refuse d'entamer des négociations sur des bases aussi biaisées.

Le deuxième préalable consiste à faire émerger un négociateur unique du coté palestinien, représentant à la fois l'Autorité Palestinienne et le Hamas, qui contrôle Gaza et son million et demi d'habitants.
Autant dire qu'une véritable négociation n'est pas prête de débuter et que les États-Unis, appuyés par l'Europe, devront faire preuve d'autant de détermination que de patience pour qu'un rayon de lumière apparaisse au bout de l'interminable tunnel du conflit israélo-palestinien.

L'élection de Barack Obama a suscité une vague d'espoir.
Le Président américain, contrairement à son prédécesseur, a décidé d'engager son autorité personnelle et celle de son pays dans la recherche d'une issue négociée tenant à créer un État palestinien indépendant et viable à coté de l'État d'Israël, Jérusalem devenant la capitale partagée des deux États. Mais le monde arabe s'impatiente, constatant que le Président tarde à imposer ses vues à son allié israélien.

Le défi lancé par l'Iran

La révolution islamique d'Iran et l'invasion américaine d'Irak ont accru et durci les sentiments de rejet à l'égard de l'Occident.
Il est vrai que cette hostilité vise en premier lieu les États-Unis qui sont haïs par les opinons publiques, mais à l'égard desquels les gouvernements arabes ont une attitude schizophrénique.
 Ils sont les premiers à demander aux États-Unis de jouer un rôle de protecteur régional, de résoudre le problème palestinien ou de faire pression sur l'Iran.
Ce qui ne les empêchent pas de dénoncer les " ingérences " de Washington.
C'est pour échapper à cette relation incertaine et fluctuante qu'ils demandent à l'Europe d'accroître sa présence :
plus d'Europe pour avoir moins d'Amérique.

L'installation au pouvoir des Mollahs à Téhéran n'a pas seulement tendu les relations de l'Iran avec l'Occident.
 Elle a provoqué entre chiites et sunnites une rivalité qui s'est imposée en facteur commun à l'ensemble des pays du Moyen-Orient.
Partout ou presque où voisinent sunnites et chiites, des affrontements ont éclaté.
En vingt ans, entre 1984 et 2004, le clivage chiite-sunnite est devenu un élément clé du monde musulman de la Méditerranée à l'Indus.              
 
iran.jpgcliquer
Le défi que le programme nucléaire iranien représente pour l'Occident est plus récent mais à bien des égards plus menaçant que le conflit israélo-palestinien.
Téhéran se défend de vouloir se doter d'un armement nucléaire.

Mais ses dénégations sont peu crédibles pour trois raisons :
(1) ses activités nucléaires ont été conduites dans le plus grand secret, contrairement à ses engagements au titre du Traite de Non Prolifération, et Téhéran refuse aux inspecteurs de l'AIEA le libre accès à ses installations ;
 (2) l'Iran ne possède aucune installation électronucléaire susceptible d'utiliser l'uranium enrichi ;
 (3) enfin, l'Iran a développé des missiles balistiques dont les plus avancés ont une portée de 1 900 kilomètres, ce qui aurait peu de sens s'il ne s'agissait que de véhiculer des explosifs conventionnels.
Aussi l'ensemble de la communauté internationale n'attache-t-elle aucun crédit aux démentis iraniens.

Téhéran pourrait franchir le seuil nucléaire dès la fin de 2010 ou dans le courant de 2011.
 Mais il lui faudra attendre 2015 pour qu'il dispose de l'embryon d'un arsenal cohérent à finalité militaire.

Quel danger représenterait l'accession de l'Iran à l'arme atomique ?
 Elle ne présenterait pas à priori de menace pour l'Europe et pour les États-Unis.
 La question, en revanche, se pose pour Israël en raison de l'exigüité de son territoire.
Une seule arme mettrait en péril l'avenir de l'État juif dont le Président iranien, Ahmadinejad, réclame la disparition de la surface de la terre.
Une attaque préventive des sites nucléaires iraniens par Israël ne serait, dans ces conditions, ni impossible, ni invraisemblable. Mais elle semble dans le proche avenir peu probable.
 L'Iran dispose, soit à partir de son propre territoire, soit au Liban, par l'entremise du Hezbollah, de moyens de rétorsion significatifs.
En toute hypothèse, les conséquences politiques et de sécurité d'une attaque contre l'Iran rendent une telle éventualité difficilement imaginable sans une aide ou au moins une approbation tacite des États-Unis, qui ne dissimulent pas leur réticence.

Le cas du Yémen

Le Yémen constitue, pour l'Occident, un défi d'une tout autre nature :
le lent mais inexorable délitement de l'autorité exercée sur le pays par son Président, Ahmed Saleh, en font un État qui, s'il n'est pas encore failli, constitue dès à présent un dangereux havre pour les mouvements islamistes.
Al-Qaïda y a, semble-t-il, transféré une partie de ses cadres chassés d'Irak.
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 Idéalement situé au sud de la péninsule arabique, entre la Corne de l'Afrique et l'Orient, il contrôle le détroit de Bab el Mandeb.
Il est, avec 24 millions d'habitants, l'État le plus peuplé de la péninsule arabique.
Il en est aussi le plus pauvre.
 Son agriculture manque cruellement d'eau.
Il ne produit que 312 000 barils/jour de pétrole qu'exploite la société Total et ne survit que grâce aux transferts d'argent des nombreux travailleurs yéménites émigrés.
Son relief montagneux, analogue à celui de l'Afghanistan, la proximité de la Somalie, l'autonomie dont jouissent ses nombreuses tribus que protège la configuration de son territoire en font un refuge pour les réseaux et les camps d'entraînement des mouvements extrémistes.

Oussama Ben Laden, ainsi que sa riche et puissante famille saoudienne, sont originaires du Yémen, et les services de renseignements américains assurent, sur la base de leurs écoutes électroniques, que la direction d'Al-Qaïda installée au Waziristân pakistanais est en relation suivie avec ses adeptes du Yémen. Ce dernier n'a jamais été admis comme membre à part entière de la communauté des États arabes du Golfe (CEAG) et ne reçoit que peu d'aides de la part des riches émirats du Golfe.

Une stratégie d'ensemble s'impose pour interrompre le processus qui fait peu à peu du Yémen la chose d'Al-Qaïda.
 Stratégie dont le financement doit être assuré par les États pétroliers du Golfe qui ont un intérêt vital à la stabilité du Yémen, et la mise en œuvre, sinon confiée à l'Occident, du moins activement soutenue par lui.

http://www.fenetreeurope.com/php/page.php?section=chroniques&id=0522

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